samedi 9 avril 2016

Séparation du spirituel et du temporel, ou religion « laïque » d’État ?

Emmanuel Lazinier

La presse anglo-saxonne se plaît à présenter le laïcisme à la française comme une véritable religion d’État (exemple). Mais rares sont les français qui ont la lucidité de partager cette analyse. Il faut donc saluer l'écrivain Jean Rouaud qui a eu le courage de le faire dans son livre Tout paradis n'est pas perdu. Chronique de 2015 à la lumière de 1905.

On écoutera avec intérêt l'interview qu'il a donné le 10 janvier 2016 à France-Inter (index 1:41)

Sacré paradoxe ! Partant d'une loi visant à la séparation du spirituel et du temporel, et qui a porté d'excellents fruits, on en arrive à une parfaite confusion des deux qui provoque les plus grands désordres !

Laïcité : un terme ambigu, à abandonner au plus vite !

Le mot laïcité, employé aujourd'hui à tort et à travers, est parfaitement emblématique de la confusion qui règne dans les esprits.
  • Pour les uns le terme est simplement synonyme du principe (comtien) de séparation du spirituel et du temporel
  • Pour d'autres il désigne la situation de ceux, de plus en plus nombreux, qui se sont affranchis des dogmes des religions théistes et qui entendent simplement n'avoir plus recours à leurs pompes ou à leurs œuvres. (On n'a aucune peine à comprendre que beaucoup de ces gens puissent préférer le terme laïc pour se définir eux-mêmes, tant les qualificatifs alternatifs sont peu satisfaisants. Athée, agnostique, mécréant, incroyant ont tous le défaut d'être des termes négatifs, qui vous définissent par ce à quoi vous ne croyez pas ! Humaniste, comme positiviste, suggère l’adhésion à un nouveau crédo, et cette population, échaudée, n'est pas encore mûre pour cela...)
  • Pour les autres, enfin, et c'est la vision qui aujourd'hui, en France, tend à dominer politiquement, il représente une vision de la société débarrassée, manu militari s'il le faut, de toute trace publique desdites religions !
Comment le positivisme d'Auguste Comte se positionne-t-il par rapport à ces trois « laïcités » ?
  • La première laïcité est pour lui un principe fondamental, auquel États et religions doivent se soumettre intégralement. Les États ont le droit d'utiliser la force publique pour le défendre, mais en contrepartie ils doivent s'abstenir de toute législation restreignant la liberté spirituelle, que ce soit dans la sphère privée ou la sphère publique. (Rappelons que pour Auguste Comte la distinction de ces deux sphères est artificielle.)
  • La seconde est pour lui un phénomène inévitable auquel il entend répondre en proposant une religion... que certains voudront qualifier de « laïque » (ou « séculière ») mais que, pour éviter toute équivoque, je préfère appeler positive ou humaniste. (Il va de soi que cette religion a tout autant que les autres vocation à être rigoureusement séparée du pouvoir temporel -- et bien entendu ne saurait être imposée à personne.)
  • La dernière est pour lui à rejeter entièrement... en tant que contradictoire de la première, tout simplement !

Quand l’État se désengage de la morale

Quelles lois françaises ont mis en œuvre le principe de séparation du spirituel et du temporel ? La loi de 1905, bien entendu, mais aussi, entre autres :
  • la loi autorisant le divorce, 
  • la dépénalisation en matière de mœurs (de la contraception et de l'avortement, de l'adultère,  de l'homosexualité...),
  • la loi Debré de 1959 également, dans la mesure où elle constitue un début de renoncement de l’État à imposer un système d'éducation « publique » (traduisons étatique).
Il est important de souligner ici que, pour le positivisme, une dépénalisation en matière de mœurs ne constitue en aucune façon une reconnaissance par l’État de la moralité des pratiques dépénalisées -- puisqu'il ne saurait y avoir de morale d’État ! En l’occurrence l’État ne fait que reconnaître qu'il n'a pas vocation à intervenir : il laisse ce soin aux autorités spirituelles qui peuvent les proscrire sans pouvoir prétendre à l'emploi de quelque contrainte que ce soit1.

Quand il y revient en force...

Quelles lois françaises sont en contradiction avec le principe de séparation du spirituel et du temporel ? Toutes celles qui tendent à imposer une morale d’État, par exemple :
  • en pénalisant la consommation et le commerce des drogues, et depuis peu la prostitution
  • en restreignant la liberté de conscience et d'expression, comme le font les lois dites « mémorielles » qui prétendent établir des vérités historiques d’État
  • en interdisant dans tel ou tel espace les signes religieux « ostentatoires ».

...Et avec quels résultats !

Qu'est-ce qui caractérise les lois de la première catégorie ? Qu'elles sont toutes, pour reprendre une expression utilisée il y a peu (et bien mal à propos) par l'éditorialiste de radio Thomas Legrand, des lois « cliquets civilisationnels », c'est-à-dire des lois qui ont pu susciter des oppositions farouches au moment de leur mise en place, mais qui sont vite parfaitement entrées dans les mœurs, faisant l'objet d'un consensus tranquille qui fait que tout retour en arrière paraît impossible.

Qu'est-ce qui caractérise les lois de la deuxième catégorie ? J'ai envie de dire l'effet « Révocation de l’Édit de Nantes » ! Autrement dit des lois visant essentiellement à donner bonne conscience aux  bien-pensants (surtout quand ils sont électeurs !), et qu'on refuse de juger à leurs fruits... catastrophiques ! (Ce sont aussi des lois en général fort difficiles à appliquer, et qui, en revanche, en cas d'arrivée au pouvoir d'idéologies extrémistes, peuvent être facilement instrumentalisées à des fins nettement oppressives.)

Est-il besoin de souligner
  • que les lois sur les drogues ont eu pour principal effet, non pas la réduction de leur consommation, mais la création d'une délinquance dont le chiffre d'affaire mondial, si elle était un pays, classerait son PIB au 21e rang mondial, juste derrière la Suède ?
  • que les lois mémorielles n'ont pas fait reculer le racisme ni le déni de Shoah, mais qu'elles créent au contraire des doutes dans beaucoup d'esprit faibles qui vont juger que des vérités historiques imposées par l'État ne sont ipso facto pas certaines2... ?
  • que les lois contre les signes religions « ostentatoires », ont été perçues par beaucoup de nos frères musulmans (et même par des non-musulmans comme votre serviteur) comme des mesures essentiellement discriminatoire envers leur religion ?
  • que la loi qu'on nous prépare sur la pénalisation des clients de la prostitution ne vas pas abolir cette dernière, mais simplement la rejeter dans la clandestinité, avec tous les inconvénients que cela comporte (en particulier quand à la sécurité et la santé des personnes prostituées).  Que, très difficile à appliquer par la police, elle risque d'être utilisée essentiellement à des fins de chantage, de discrédit d'opposants politiques ou autres personnes gênantes pour le pouvoir en place...  (Qu'on me comprenne bien : je n'ai nulle envie d'excuser les faiblesses de ceux qui ont recours à la prostitution3. Et je reconnais à l’État le devoir de réprimer vigoureusement tout ce qui peur conduire à la prostitution forcée, de combattre les causes économiques ou sociales qui poussent des personnes à ses prostituer, de mettre en œuvre toutes les mesures possibles pour aider les personnes prostituées à quitter ce « métier » dès qu'elles le désirent.. Mais, à mes yeux de positiviste, il n’appartient pas à l’État d'aller plus loin : il doit laisser aux autorités spirituelles (excusez le gros mot) le soin de travailler, par la seule persuasion, à éradiquer toute prostitution -- si tant est que cela soit possible.

Épilogue (provisoire)

Le serpent de mer de la dépénalisation du cannabis

A peine les lignes qui précèdent étaient-elles écrites qu'un ministre français, Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État aux relations avec le Parlement, lançait un énième appel en faveur de la dépénalisation du cannabis. (Appel qui ne fait que réitérer celui d'autre ministres, comme

Comme de bien entendu, le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, n'a pas attendu pour rassurer les électeurs : la position exprimée par Jean-Marie Le Guen « n'est pas la position du gouvernement ». Bref, la dépénalisation du cannabis en France n'est pas pour demain... Déjà que notre beau pays, si fier de sa loi de 1905, n'a toujours pas eu le courage d'étendre ce beau «cliquet civilisationnel » à l'Alsace-Moselle !

Mais c'est à l'ancien ministre, et professeur de philosophie, Luc Ferry qu'il revenait de nous révéler le fond de l'affaire : « Le Guen sur le fond a raison, son argumentation n'est pas idiote, mais elle ne tient pas compte de la dimension symbolique du droit. Ce n'est pas qu'un problème économique et pénal; le droit symbolise aussi des valeurs morales ».

On ne saurait nier avec plus de candeur le principe de séparation du spirituel et du temporel !

Quand la question laïque fait bafouiller un ministre de la Justice

Le 16 mai dernier La Croix publiait sous le titre "Le pape François à « La Croix » : « Un État doit être laïque »" la remarquable déclaration suivante du chef de L’Église catholique :
Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’Histoire. Je crois qu’une laïcité accompagnée d’une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l’avant. Nous sommes tous égaux, comme fils de Dieu ou avec notre dignité de personne. Mais chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture.

La petite critique que j’adresserais à la France à cet égard est d’exagérer la laïcité. Cela provient d’une manière de considérer les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière. Je crains que cette approche, qui se comprend par l’héritage des Lumières, ne demeure encore.
Le lendemain Jean-Jacques Urvoas, notre garde des sceaux, interviewé sur France Inter, commentait ainsi la déclaration papale (réécouter -- index 1:40:50) :
Je ne suis pas certain que le pape soit le meilleur expert en matière de laïcité. [...] être laïque n'est pas être anti-religieux, c'est être a-religieux. Je trouve que c'est une bataille de tous les instants qui ne concerne pas que l’État et certainement encore moins [sic] les institutions religieuses, qui font œuvre de prosélytisme, ce qui est bien normal.

-- C'est précisément le reproche qu'il semble faire à la France c'est-à-dire d'être [plus] anti-religieux que a-religieux.

-- Non, je n'ai pas ce sentiment-là. Je n'ai pas le sentiment en tous cas de vivre dans un pays qui soit anti-religieux.
Jean-Jacques Urvoas est professeur de droit dans le civil et cela se ressent dans la manière claire et vigoureuse dont, d'habitude, il s'exprime. On est donc surpris qu'il ait pu bafouiller ici de manière assez piteuse (et n'ait pas jugé utile de se corriger) ! Faut-il en conclure qu'il est très mal à l'aise sur la question ?

On comprend quand même l'essentiel de sa pensée : la laïcité ne concerne pas les institutions religieuses ! C'est bien évidemment une énormité si on entend laïcité au sens de la loi de 1905, laquelle est parfaitement bilatérale, comme le principe de séparation du spirituel et du temporel qui l'inspire : l’État n'intervient pas dans la sphère religieuse ; les religions n’empiètent pas sur la sphère étatique.

C'est entendu : Jean-Jacques Urvoas n'est pas anti-religieux mais a-religieux. Tout le problème est dans la signification de ce a privatif !


1. Il me semble que si ce principe était clairement perçu, le débat qui persiste entre partisans et adversaires du « droit à l'avortement » pourrait être facilement apaisé. Pour reprendre les termes utilisés par les anglo-saxons, les pro-choice pourraient respecter les convictions des pro-life si ces derniers acceptaient l'idée que leur condamnation de l'avortement ne peut être que morale, et ne saurait en aucune façon s'appuyer sur le bras séculier. A ce sujet je recommande la lecture du bel ouvrage de l'anthropologue américaine Faye D. Ginsburg Contested Lives: The Abortion Debate in an American Community (University of California Press, 1998). Il est émouvant de voir comment l'auteure a réussi à faire dialoguer et à finalement se respecter mutuellement des femmes de convictions opposées sur ce débat de société.

2. A ceux qui croient aux vertus de l'interdiction des discours extrémistes, je recommande chaudement la lecture du livre Hate Speech: The History of an American Controversy (University of Nebraska Press, 1994) de Samuel Walker qui relate les combats menés par l'American Civil Liberties Union (ACLU) des États-Unis en faveur de la liberté d'expression la plus totale (et ce au nom du Premier Amendement à la constitution des USA). L'auteur démontre bien que la pénalisation des « discours haineux » est en réalité contre-productive.

3. Qu'Auguste Comte lui même ait eu de ces faiblesses ne les rend évidemment pas morales à mes yeux ni, j'imagine, à ceux d'aucun de ses disciples. Mais cela ne m'empêche nullement de frémir à l'idée que, d'ici quelque mois, l’État français va disposer d'un moyen de discréditer (ou d'assagir !) tel ou tel intellectuel ou politicien dérangeant qui aura le malheur d'avoir la même faiblesse que le philosophe positif !

dimanche 27 septembre 2015

Altruisme, science de la morale : avancées et résistances



Emmanuel Lazinier

Il est fascinant d'observer comment les découvertes majeures d'Auguste Comte :
  1. prééminence de l'affectivité dans l'économie cérébrale,
  2. existence d’instincts altruistes innés (que nous partageons à différents degrés avec nos cousins animaux),
  3. possibilité/nécessité d'une science de la morale, 
sont  au jour le jour -- cent-soixante ans après leurs proclamation par le philosophe positif, et au terme de quelques décennies d'avancées scientifiques qui en ont démontré la pertinence -- inégalement reçues ou refusées au sein des divers cercles scientifiques et intellectuels, de France et du monde.

Un littéraire/artiste gagné à l'anthropologie scientifique !

Je commencerai par une nouvelle que je trouve extraordinairement intéressante : un livre à peu près impensable en France au jour d'aujourd'hui, et qui a peu de chance hélas d'être traduit dans notre langue :  Trickster Brain: Neuroscience, Evolution, and Narrative, de David Williams (Lexington Books, 2012)



L'auteur, David Williams, est musicien, dessinateur, et prof de littérature à l'université du Colorado à Boulder -- bref, quelqu'un dont on n'imaginerait pas qu'il puisse être calé en neurosciences, biologie évolutionnaire, éthologie, etc. Le sujet du livre est littéraire : c'est l'étude d'un personnage qu'on retrouve dans les littératures populaires du monde entier : en français le fripon ou farceur, en anglais le trickster. Le trickster a la particularité d'exploiter les contradictions de l'être humain (de son cerveau essentiellement) et de se jouer des codes de la société en mettant en évidence au passage leur fragilité. Mais ce qui fait la grande originalité du livre de William, c'est l'affirmation qu'il fait d'emblée qu'aujourd'hui on ne peut plus étudier la littérature en général et ce sujet en particulier sans les mettre en relation avec l'anthropologie scientifique qui s'est construite depuis quelques décennies.

Et, ce qui est vraiment extraordinaire (un véritable signe des temps à mes yeux), c'est que David Williams ne se contente pas de renvoyer à l'immense littérature qui existe aujourd’hui à ce sujet, mais qu'il ose nous en proposer un condensé, remarquable à mon sens, qui n'occupe pas moins de huit chapitres sur les dix-huit que comporte son livre :
3. The Tricksterish Brain
4. Evolution
5. The Brain of Sex
6. The Brain of Love and War
7. The Brain of Song
8. Ethics
9. Storytelling and the Thory of Mind
10. The Brain of God
Particulièrement digne d'attention est le chapitre 8 Ethics, et ses deux sous-rubriques :
  • The fallacy of the Naturalistic Fallacy: Is-Ought
  • Fairness and Justice in the Animal World
Comme on pouvait malheureusement s'y attendre, il y est question de Locke, Hobbes, Hume, Adam Smith, Kant, JS Mill... mais pas d'Auguste Comte !

Un savant bien hésitant...

Le 30 août dernier, je suis tombé tout à fait par hasard sur un entretien avec l'astrophysicien Hubert Reeves, dans le cadre de l'émission de France Culture Les Racines du Ciel (tout un programme !).

Pour l'anecdote, ayant raté le début de l'entretien, j'ai mis un certain temps à comprendre qui était l'interviewé.  L'émission était interrompue régulièrement par le rappel  de son titre et de ses animateurs -- Frédéric Lenoir (l'homme qui ne veut pas voir que l'altruisme de Comte est biologique !) et Leili Anvar -- mais le nom de l'invité du jour n'a été rappelé ni pendant ni à la fin de l’émission !

A la voix on devinait un homme âgé ; son discours laissait pressentir un savant, mais un savant dont la spécialité devait être éloignée des disciplines biologiques/anthropologiques, où on le sentait informé mais moins à son aise... Enfin, au détour d'une phrase a percé une petite pointe d'accent québecois. Plus de doute possible, j'avais affaire à Hubert Reeves !

Au-delà de cette petite énigme finalement résolue, ce qui a retenu mon attention c'est la manière dont les deux animateurs essayaient d'inciter leur invité à entériner leurs convictions personnelles -- à savoir, notamment, que la science ne peut rien nous enseigner en matière de morale, et que celle-ci est une pure spécificité humaine.
--  Hubert Reeves  (10:55). Les lois [scientifiques] vous disent comment ça marche, mais elles vous disent pas « qu'est-ce qui est bon » et « qu'est-ce qui n'est pas bon ». Ça c'est un autre domaine, c'est le domaine religieux, c'est le domaine moral, c'est le domaine éthique -- mais la science peut pas vous dire ce qui est bon et pas bon. Elle peut vous dire comment faire des bombes atomiques [...] elle ne peut pas vous dire « non ou oui, c'est une bonne idée ». Pour moi c'est un peu l'équivalent de ce qui se passe en cour [de justice], quand vous avez un procès [...] Les avocats ne vont pas dire aux membres du jury « il est coupable » ou « non coupable », ils vont lui donner les événements, les faits qui vont laisser aux membres du jury décider dans leur âme et conscience ce qu'il en est de sa culpabilité [...] La science c'est un peu les avocats qui vous présentent les faits. Et le jury c'est vous qui, en définitive, êtes l'ultime instance, c'est à dire qui décide[z] si ceci est bon ou si ceci n'est pas bon.

-- Frédéric Lenoir.  Vous avez tout à fait raison de nous dire que ce n'est pas la science qui forme la conscience morale (11:57) [...]
Parfait non sequitur que j'aurais aimé qu'Hubert Reeves veuille bien relever. Qui a jamais prétendu que c'est la science qui forme, ou formera, notre conscience morale ? Elle existe, notre conscience morale, et c'est heureux, bien avant que nous ayons acquis une quelconque culture scientifique si jamais nous en acquérons une !  Et elle est influencée avant tout par des mécanismes moraux innés, câblés dans notre cerveau, et secondairement par notre vécu et par la culture de notre société. Et cette dernière se pose évidemment, et depuis toujours  la question de la nature et de l'origine de notre conscience morale. Et, si nous suivons Comte, elle peut lui apporter trois types de réponses :
    Language of god francis collins.jpg
  1. théologique : notre conscience morale nous est insufflée par une puissance surnaturelle. Hypothèse qui a beaucoup perdu de sa prégnance, certes, mais qu'on trouve avancée encore par des scientifiques de haut vol, tel Francis Collins, qui nous explique dans son best-seller The Language of God que Dieu a dû nécessairement intervenir deux fois dans notre histoire : (1) pour lancer la formation du Cosmos et (2) pour nous transmettre une conscience morale qui selon lui est un défi aux lois de l'évolution !
  2. métaphysique : c'est la culture (et non la nature) qui nous l'inculque. C'est en gros l'hypothèse des Lumières, qui sert aujourd'hui encore de fondement aux discours dominants sur la morale.
  3. scientifique : les comportements éthiques sont des comportements comme les autres, avec à leur base des mécanismes cérébraux innés, dont l'homme n'a pas l'exclusivité, et qui ont été sélectionnés par l'évolution biologique, parce qu'il favorisent la survie, individuelle et collective, de l'animal social que nous sommes. Dans une assez faible mesure, ces comportements sont modulés par la culture de la société où nous vivons, et par nos expériences personnelles. Quant à la conscience morale, comme tous les autres types de conscience, est un mécanisme de supervision dont il ne faut pas surestimer l'impact sur nos actions. Sa fonction principale semble être de fabriquer un self, un moi, qui s'efforce de trouver une cohérence à l'ensemble de nos actions et, au dessus de tout cela, un sens à notre vie.
-- Hubert Reeves (15:50) chacun doit décider pour lui-même quel est le sens de sa vie...chacun décide à partir de son jugement, à la lumière des connaissances, de ce qu'il va faire de sa vie, et c'est là qu'on peut tirer les élément de jugements moraux, qu'est-ce qui est bien qu’est-ce qui est pas bien, mais je crois que c'est une aventure tout à fait personnelle.
Cher Hubert Reeves, ça ne peut pas être une « aventure tout à fait personnelle » ! Nous sommes des animaux sociaux et il nous est quasi impossible, pour le meilleur et pour le pire, de ne pas être profondément influencés par les idées et croyances dominantes de la société dans laquelle nous vivons (exemple de croyance dominante irrésistible actuelle : Auguste Comte : un penseur médiocre et malsain qui ne mérite pas d'être lu !)
-- Leili Anvar (44:15). il me semble qu'il y a un saut de nature entre l'animal [...] et l'homme [...] Il me semble pourtant que les êtres humains sont, pour le meilleur et pour le pire, peut-être la seule espèce vivante qui d'abord sont capables de s'anéantir entre eux. Les lions ne se tuent pas entre eux [...] alors que les hommes, ils sont capables de détruire l'espèce [...] il sont capables aussi de donner leur vie, de renoncer à  leur propre vie ce qui est évidemment  en contradiction totale avec les lois de la survie qui sont les lois qui régissent toute la matière et au nom d'un idéal par exemple au nom  d'une valeur, pour sauver quelqu'un d'autre, etc. Est-ce que ça ne veut pas dire que c'est quand même une spécificité, c'est quelque chose qui est d'une qualité tout à fait autre ?

-- Hubert Reeves. Oui, c'est une question [...] je suis d'accord qu'il y a cette différence. Est-ce que ça c'est simplement qu'on est plus avancé dans les capacités de l'intelligence ? [...] j'aurais tendance à dire : ça fait partie de ces capacités, de ces potentialités que les être humains ont développées [...] En pratique [...] il y a une énorme différence, c'est vrai. Est-ce que cette différence fait appel à un saut qualitatif, je dirai non, mais c'est une opinion.
Ouf ! Hubert Reeves n'a quand même pas tout accordé à Leili Anvar ! Il aurait pu lui rétorquer aussi :
  • que la violence et le meurtre existent bel et bien dans le monde animal. (Je ne sais pas si les lions se tuent jamais entre eux, mais je sais que lorsqu'un lion prend une nouvelle compagne qui a déjà des petits d'un autre lion, il les tue !). Voir aussi Jane Goodall, Richard Wrangham and Dale Peterson, "We, Too, Are Violent Animals", Wall Street Journal, Jan. 4, 2013 ; Richard W. Wrangham, Dale Peterson, Demonic Males: Apes and the Origins of Human Violence, Houghton Mifflin Harcourt, 1996 .
  • qu'il y a aussi des animaux qui donnent leur vie pour sauver leur progéniture, voire leur groupe, et que ce n'est pas en contradiction, bien au contraire, avec « les lois de la survie ». La morale n'est pas une spécificité humaine !

    Voir aussi Frans de Waal, Moral Behavior in Animals, vidéo (avec sous-titrage multilingue)

  • que l'être humain, lorsqu'il se précipite pour empêcher un enfant de tomber dans un puits, le fait par instinct et non par idéal, comme le notait déjà Mencius au IVe siècle avant J.-C. !
Quand à la capacité à s'enrégimenter en masse pour aller massacrer ou se faire massacrer au nom d'un idéal ou d'une idéologie quelconque, il faut accorder à Leili Anvar qu'elle est, hélas, bien spécifique à l'être humain !

samedi 26 septembre 2015

Cruel dilemme : citer Comte de travers, ou ne pas le citer du tout ?

Emmanuel Lazinier

On me signale un article au titre plutôt énigmatique : "Yann Moix, Auguste Comte et le système", paru dans Libération du 6 septembre 2015 sous la plume de Daniel Schneidermann.

Qu'y apprend-on ? Qu'un chroniqueur télévisuel, par ailleurs écrivain et cinéaste, Yann Moix, a été plaisanté pour avoir « parlé compliqué » -- et en particulier « cité » Auguste Comte -- dans le talkshow On n’est pas couché animé par le pétulant Laurent Ruquier.
«Vous avez compris tout ce qu’a dit Yann Moix ?» demande avec inquiétude Laurent Ruquier à Michel Houellebecq [l'un des invités de l'émission]. Mais oui ! Houellebecq a tout compris. Ouf. Ruquier ne l’avoue pas explicitement, mais on comprend que lui n’a pas tout compris à la tirade de son nouveau chroniqueur. Et on partage sa perplexité. Pour sa première participation à l’émission On n’est pas couché, l’écrivain cinéaste [...] a frappé fort. «Pour comprendre vos livres, lance-t-il à Houellebecq , il faut s’arracher à la notion de causalité. Puisque vous êtes positiviste, disciple d’Auguste Comte, est-ce qu’on n’est pas dans la phase où le fait de voir serait équivalent au fait de prévoir ? Le hasard est aboli, et finalement tout est devinable à l’avance parce que les lois ont remplacé les causes. Ce qu’on vous reproche, c’est d’avoir supprimé les causes de votre œuvre, et d’être un écrivain du comment. C’est ce qui est effrayant pour les journalistes. Car on vit dans un monde du religieux - le religieux est l’obsession de la cause première - et le génie de Michel est d’avoir évacué le pourquoi. Et, c’est là que ça fait peur. Il ne dit jamais pourquoi.»

Évidemment, le surlendemain, Ruquier se fait charrier par la bande des chroniqueurs rigolards de chez Anne-Sophie Lapix, sur France 5 : «Vous avez tout compris à ce qu’il a dit, Yann Moix ?» demande Anne-Elisabeth Lemoine. Rires du plateau. «A peu près», bafouille l’animateur. Mais Ruquier n’en veut nullement à son nouveau chroniqueur, de parler compliqué. «Je lui ai dit : "Reste toi-même. Reste avec tes défauts".» [...]

Mais voilà. [...] Moix fait des phrases longues. Il a cité, outre Comte, Levinas. Sur France 2, dans une émission grand public, avec rires et applaudissements ! Et pire : Moix ne semble pas disposé à se soigner.

On pourrait imaginer que s’incline et se taise toute la population métachroniqueuse multichaînes, qui pense que Comte est avant tout une rue parisienne. On pourrait imaginer que certains même se précipitent sur Wikipédia pour parfaire leur connaissance. Mais non. Le bavardage télé multichaînes est construit sur le mépris à l’égard de tout parler compliqué, de toute référence littéraire dépassant Harry Potter ou Trierweiler, et plus encore de toute allusion à un auteur mort [...]
Et Daniel Schneidermann de conclure :
Le match est engagé entre le provocateur inclassable Moix, et le système, la machine, la broyeuse, la moulinette, qu’on l’appelle comme on voudra, pour qui il est sacrilège de citer Comte, et qui ne va avoir de cesse de lui faire expier son crime.
Voilà donc le dénommé Moix et Auguste Comte rendus solidairement emblématiques d'une certaine haute culture que refuserait le « bavardage télé multichaîne » élevé à la qualité d'un système et même du système, par excellence !

Le plaidoyer serait peut-être convaincant si Yann Moix était un digne porte parole de la haute culture en général et d'Auguste Comte en particulier. Or il n'est, ce me semble, que le porte parole d'un autre bavardage, d'un autre système, à mes yeux plus pernicieux encore, celui de notre système éducatif en général et de la pseudo-culture « prof de philo » en particulier. Une pseudo-culture qui, loin de faciliter l'accès du plus grand nombre à la haute culture, aux grands penseurs, bouche en réalité quasiment tout accès à la haute culture et aux grands penseurs.

Yann MoixMa connaissance de Yann Moix se réduit, je l'avoue, à être tombé par hasard sur l'une de ses interventions dans le cadre de l'émission On n’est pas couché, et en avoir écouté quelques minutes. Mais ces quelques minutes m'ont suffi pour classer intuitivement le personnage dans la catégorie « prof de philo ». Son parler est en effet compliqué, ésotérique, intimidant même... Que ce soit voulu ou non, il tend à placer ses interlocuteurs en position d'infériorité, d'incapacité à répliquer...

Vérification faite, le personnage a bel et bien fait des études de philo !

J'ai eu naguère un jeune stagiaire qui sortait de quatre années d'études de philo à l'Université et qui tentait de se reconvertir en informaticien (ce qu'il a fait depuis avec succès). De ces quatre années perdues il se consolait en disant qu'il y avait au moins appris à détecter les discours creux ! Les bons élèves à la Yann Moix y apprennent, eux, l'art de les fabriquer.

Sa prétendue citation de Comte est un pur contresens. Sans le dire explicitement, il fait allusion à la loi des trois états, et on est en droit de supposer que lorsqu'il évoque « la phase où le fait de voir serait équivalent au fait de prévoir » il veut parler de l'état positif/scientifique.  Dans cette phase (1) le hasard serait aboli, (2) il faudrait  « s’arracher à la notion de causalité » et (3) tout serait « devinable à l’avance parce que les lois ont remplacé les causes » !

Est-il besoin de rappeler ici que le positivisme d'Auguste Comte est à la base une philosophie des sciences. Conséquence évidente : s'il y a divergence entre les résultats de la science et la philosophie positive, c'est à cette dernière de s'incliner, de s'ajuster... voire de disparaître s'il était avéré qu'elle a eu tort sur toute la ligne* !

Il est bien clair que les sciences qui se sont développée depuis Comte n'ont pas aboli le hasard, loin de là ! Elles n'ont pas non plus éliminé la « notion de causalité », même si elles lui attribuent une pertinence plus modeste (due en particulier au rôle important du hasard !) Et elles ne permettent évidemment pas de tout deviner à l'avance !

Si donc Auguste Comte avait enseigné ce que lui attribue Yann Moix, il aurait été gravement réfuté par la science moderne et sa philosophie serait à jeter aux oubliettes, ou à tout le moins à repenser profondément. Mais, le fait est qu'il n'a pensé ni que toute idée de causalité était à abandonner, ni que le hasard ne jouait aucun rôle, et encore moins que la science allait permettre de tout prévoir. Bien au contraire, il affirme que « même envers les moindres phénomènes la détermination scientifique ne saurait devenir complète » (Système de politique positive, I, 315), que le « principal caractère » de la réalité est « trop peu déterminé par la science" (ibid, 316), que la connaissance scientifique de l'homme, individuel et social « restera toujours inférieure à nos besoins réels » (ibid., 323)...!

Je ne résiste pas à l'envie de citer ici un passage remarquable sur lequel je suis tombé récemment qui nous montre un Comte bien éloigné de celui imaginé par Yann Moix et ses semblables (gras ajouté par moi) :
l'équilibre intellectuel consiste dans la subordination du subjectif à l'objectif. Dès lors, le perfectionnement spéculatif doit se réduire à soumettre de plus en plus le dedans au dehors.

Quelle que soit cette soumission, nos doctrines ne représentent jamais le monde extérieur avec une entière exactitude, que d'ailleurs nos besoins n'exigent pas. La vérité, pour chaque cas, social ou personnel, consiste dans le degré d'approximation que comporte alors une telle représentation. Car, la logique positive se réduit toujours à construire la plus simple hypothèse compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus.

[...]

Entre cet empirisme et ce mysticisme, écueils permanents de la raison humaine, le véritable esprit positif institue aujourd'hui la voie normale, d'après une exacte appréciation de la nature et de la destination de nos saines théories. Subordonnant toujours l'imagination à l'observation, ce régime final développe néanmoins toute l'activité de notre intelligence, qui peut seule instituer un commerce où le dehors ne fournit que des matériaux. Autant éloigné de l'absolu quant à l'objet qu'envers le sujet, il réduit tous nos efforts théoriques à représenter assez l'ordre extérieur pour que notre sagesse pratique puisse l'améliorer systématiquement.

Dans cet état normal , la participation de la subjectivité deviendra certainement croissante, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Car, il faudra bien que nos hypothèses, toujours émanées d'elle, se compliquent graduellement, afin de représenter suffisamment des observations de plus en plus complètes et précises, à mesure que nos besoins développeront notre activité réfléchie, à peine ébauchée aujourd'hui. La destination pratique de l'ensemble des vraies théories conduira même à rejeter souvent des faits inopportuns, dont l'appréciation vicieuse, ou seulement prématurée, entraverait nos constructions au nom d'une vaine exactitude, que l'application n'exigerait pas. Système de politique positive, III, pp. 22 et suiv.

Voir aussi Comte et le Déterminisme.
___________________________________________

* Tort sur toute la ligne ! C'est bien ce que beaucoup voudraient nous faire accroire à propos de Comte. Cela aurait le mérite de justifier le peu de cas qu'on fait de lui. Et on pourrait ainsi le discréditer en faisant l'économie de l'argument folie, qui est quand même un peu glauque... (Je note au passage que Yann Moix ne résiste pas à l'employer à l'occasion : voir « Le positivisme est particulièrement adapté à la folie, à la démence d’Auguste Comte » in « Mon triangle Brasilia-Berlin-Budapest », La Règle du jeu, 16 février 2012). Il faudrait se donner la peine de montrer en quoi au juste Comte s'est trompé, et c'est ce qu'on ne fait pas ! Qu'on se plaise à citer à l'envi sa fameuse erreur sur la constitution chimique à jamais inconnue des astres me paraît révélateur, non pas de la faillibilité de Comte, dont je n'ai jamais douté un seul instant, mais de la difficulté qu'on a à trouver d'autres erreurs dans une œuvre immense qui pourtant en contient fatalement plus d'une !

La loi des trois états, en tant qu'ossature de la philosophie positive, est évidemment la première chose à confronter à l'expérience pour confirmation/réfutation, correction, approfondissement... de la pensée de Comte. Et c'est ce qu'on s'est bien gardé de faire de manière sérieuse. En particulier, ce que Comte désigne par état métaphysique mérite clairement d'être approfondi et précisé, et peut l'être à mon sens de manière décisive à la lumière de l'évolution récente des deux dernières sciences de sa classification : sociologie et éthique naturaliste. Pour cette dernière science nous avons le privilège, me semble-t-il, de pouvoir observer directement un état métaphysique encore bien vivant -- la psychanalyse -- confronté d'un côté avec une vision théologique moribonde, et de l'autre avec une science de l'éthique encore naissante mais d'un très grand dynamisme...



mardi 26 mai 2015

Auguste Comte, un philosophe en kit, à construire soi-même !

Emmanuel Lazinier

Vous avez toujours rêvé de pouvoir causer philosophie ? Vous aimeriez bien épater vos amis par votre culture en la matière, en disserter savamment sur le Web, et pourquoi pas vous illustrer dans un café philo, une université populaire... ? Si oui, j'ai une bonne nouvelle pour vous : yes you can ! Il vous suffit d'acquérir le kit Auguste Comte. En un rien de temps vous pourrez construire vous-même un philosophe parfaitement crédible, transportable partout où vous aurez envie de briller !

Non, il ne s'agit pas d'une arnaque. Le kit est gratuit, et il est vraiment magique : avec un minimum de temps et d'effort vous aurez construit un philosophe plus vrai que nature. Et aussi serviable que le génie de la lampe d'Aladin !

Bon, je vais être honnête. Derrière le succès de ce kit il y a un truc, et ce truc je vais même vous le révéler. Il réside uniquement dans le nom choisi pour votre philosophe à tout faire : Auguste Comte.

Ce nom est idéal ! Il renvoie à un philosophe notoire. Je dis bien notoire et non pas connu, car ce dernier terme impliquerait qu'il soit... connu -- qu'on le lise, quoi !

Or c'est là justement que réside le pouvoir magique du kit : Comte est à la fois notoire et absolument pas connu ! Ce dernier point vous donne une liberté absolue dans la construction de votre philosophe sur mesure.

Je vous sens un peu sceptique... J'imagine que vous vous dites « mais qu'est-ce qui me garantit qu’un jour ou l'autre on ne lira pas Auguste Comte ? » A cela je réponds que le risque est dans l'immédiat très faible. Pourquoi ? Parce que Comte a les désastreuses réputations suivantes :
Et j'en oublie sans doute !

Convaincu ? Vous commandez le kit ? Alors je vous le livre. Il est très simple :
  1. loi des trois états (nota. le quatrième état ne fait pas partie du kit : inutile de le commander)
  2. échelle des six sciences (même remarque pour la septième science)
  3. au choix (à préciser dans la commande) : rejet de toute religion ou fondation tardive d'une religion bizarre (si vous y tenez absolument, on peut vous livrer les deux et vous n'aurez qu'à les concilier à l'aide de l'ultime composant du kit -- ci-dessous)
  4. enfin, l'essentiel, la colle qui va permettre à l'ensemble de tenir : la folie ! C'est dans ce composant, que l'on doit à un bricoleur philosophique de génie, Émile Littré, que réside toute la magie du kit. Grâce à lui, même les assemblages les plus extravagants vont pouvoir tenir ! C'est la variable d'ajustement, à doser savamment selon les matériaux utilisés et le résultat souhaité -- et selon vos goûts ! Vous pouvez choisir d'en mettre peu, ce qui donnera un Co(m|n)te mentalement fragile, plutôt émouvant dans ses pitoyables errances. Vous pouvez décider de faire commencer la folie à tel moment qu'il vous plaira, selon ce que vous entendez préserver ou discréditer . Et vous pouvez aussi parfaitement décider de mettre le paquet, et produire un Co(m|n)te écumant de délire du berceau à la tombe, suivi jusqu'à nos jours d'une cohorte de disciples, avoués ou non, tout aussi cinglés et dignes d'internement psychiatrique que leur maître -- et, pourquoi pas, responsables de tous les maux dont souffrent nos sociétés modernes...
Reconnaissez que tout cela laisse à votre créativité une belle marge de manœuvre ! Alors, n'hésitez plus, jetez vous à l'eau et construisez vous-même dès aujourd'hui votre Co(m|n)te !

Et, au cas où il serait nécessaire de stimuler votre imagination, vous trouverez ci-dessous quelques exemples de Co(m|n)tes assez réussis (inventaire que je m'efforcerai d'enrichir au fur et à mesure de mes découvertes)

Le Co(m|n)te de Claude Bernard

Je considère qu'Auguste Comte a raison quand il s'agit de science pure. Mais la grande objection que je lui fais c'est qu'il va supprimer le côté moral et sentimental de l'homme. La religion vit sur les sentiments éternels de l'humanité que nous retrouvons toujours, sans être affaiblis, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. L'état positif tel que le comprend Comte sera le règne du rationalisme pur, le règne de la tête et la mort du cœur... Les hommes ainsi faits par la science sont des monstres anormaux. Ils ont atrophié le cœur au dépend de la tête...

La religion de Comte est aussi mystique et plus absurde que les autres... La grande objection que je lui fais c'est qu'il s'imagine qu'il va supprimer le côté moral et sentimental de l'homme… Les positivistes sont dans l'erreur la plus profonde... Ils croient effacer la religion, c'est-à dire le sentiment qui y correspond. Jamais cela n'arrivera : l'homme a nécessairement besoin de quelque chose qui parle à son sentiment.

Claude Bernard : Philosophie, manuscrit inédit, publié par Jacques Chevalier, 1937 (en attendant de pouvoir consulter le texte original, qui n'est pas en ligne, je cite d'après des sources secondaires)
Ce manuscrit daterait des années 1865-66 et aurait été rédigé à l'occasion d'une lecture « attentive » du Cours de philosophie positive.

Je trouve ce texte merveilleux car il permet d'établir sans contestation possible que Claude Bernard :
  1. avait eu vent de la religion de l'Humanité -- puisqu'il la présente comme « mystique » et « absurde »
  2. n'avait pas pour étayer ce jugement, ressenti le besoin de lire l’œuvre finale de Comte
  3. n'avait même pas entendu parler de ce qui en constitue l'ossature (primauté cérébrale de l'affectivité, innéité de l'altruisme...)
  4. n'était pas gêné par la contradiction qu'il y aurait entre proposer une religion, aussi mystique et absurde soit elle, et vouloir « effacer la religion ».
Cela constitue un témoignage de choix en faveur de l'efficacité de la censure littréo-millienne du dernier Comte. Une belle pierre aussi dans le jardin de tous ceux qui persistent à attribuer à Comte une grande influence...

Bon, il faut quand même être honnête et souligner qu'il s'agit ici de simples notes, nullement destinées à la publication. J'ai la naïveté d'imaginer que Claude Bernard, s'il eût voulu les publier, aurait poussé plus loin l'investigation...

Plus lamentable, à mon sens, est le cas ce ceux qui, citant ce texte avec délectation, s'imaginent discréditer Comte en ne discréditant qu'eux-mêmes ! Ils affichent sans s'en rendre compte leur profonde ignorance du philosophe positif et leur propension à l'argument d'autorité -- particulièrement mal choisi en l’occurrence.

Cachez ce Comte que je ne saurais voir, ou l'aveu inconscient d'Alfred Loisy

Je trouve ce texte cité par des créationnistes, et cela ne me surprend ni ne me gêne outre mesure. Mais j'ai été réellement choqué de découvrir qu'il a pu être invoqué par un personnage pour lequel, sans l'avoir étudié de près, j'éprouve un profond respect : Alfred Loisy (1857-1940), ce prêtre et exégète biblique excommunié par l’Église catholique, qui se fit ça et là le chantre d'une religion de l'humanité !
L’existence de la société des nations implique, elle exige, elle devra produire, pour durer elle-même, une religion de l’humanité.

Auguste Comte avait très bien vu que cette religion est dans la logique de l’évolution humaine. Car c’est chose remarquable que l’homme a senti de bonne heure l’odieux du meurtre commis sur son semblable. Mais le semblable dont il pensait devoir respecter la vie était le membre de sa petite humanité, l’homme de sa tribu, de sa cité, le membre de la petite humanité voisine étant comme d’une autre espèce. L’abomination du meurtre collectif, de peuple à peuple, n’existe que par rapport à un sens d’humanité auquel on peut dire que nous atteignons à peine, et qui reste à créer afin qu’une guerre entre peuples civilisés devienne moralement impossible, que ce soit religion de ne s’entre-tuer point de nation à nation pour la possession du monde. L’histoire des religions montre comment peu à peu ont grandi ensemble et la notion de la religion et la notion de l’humanité ; elle prouve aussi, à sa manière, que la société des nations est inconcevable sans une sorte de religion universelle, la religion de l’humanité, qui reste encore à venir.

« La Société des Nations et la religion de l’humanité », Scientia, Vol. XXV, 13e année (juin 1919), Bologna, London, Paris, pp. 471-480, cité par Élisabeth Scheele,  Guerre et Religion de l’humanité chez Alfred Loisy, 2e partie
A cette humanité qui, très réellement, nous a créés et qui nous recrée, qui nous soutient et qui nous garde, nous devons le service de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons ; nous le devons, non pas précisément pour nous acquitter envers elle de la dette que nous contractions en usant de ses bienfaits [...] mais parce qu'elle a un droit de mère divine sur chacun de ses enfants [...] Ce n'est pas à la conception métaphysique de l'univers que s'est jamais attachée la foi vivante et efficace, mais à l'idéal humain que les anciennes religions personnifiaient dans les dieux, que le christianisme a personnifié dans le Christ-dieu ; elle s'est donc toujours arrachée à une sorte d'idéal divin de l'humanité, et c'est cet idéal qu'elle a servi en servant les dieux; notre foi morale, tout en se dégageant des anciens mythes religieux, conservera donc au devoir et le même fondement et le même objet essentiels. [...]

En l'humanité nous voyons le vrai Christ éternel, toujours souffrant, toujours mourant, toujours ressuscitant.
La religion (2e éd.), Paris, Émile Nourry, 1924, pp. 364 et suiv.
Comment, après avoir lui ces textes, ne pas être attristé de lire sous la plume du même auteur cette déclaration :
Il n'y avait [entre la religion de l'humanité de Comte et la mienne] que le mot humanité de commun, mais la notion même de la religion était essentiellement différente.
et de trouver dans le même ouvrage, aux pages 77-78, le texte précité de Claude Bernard, reproduit avec éloge :
Je cueille ces citations dans un article du Temps (7 juin 1938, Claude Bernard et sa philosophie, par E. Henriot) et j'ai grand regret de ne pouvoir remonter aux sources. Claude Bernard, ce me semble, est une autorité non seulement scientifique mais humaine au sens plein du mot.
Le pauvre Loisy ne s'est pas rendu compte qu'il nous apportait par là la preuve irréfutable de ce que lui-même ne s'était pas soucié de lire le dernier Comte, et par conséquent n'était nullement en mesure de comparer sa religion de l'humanité avec la sienne !

mardi 24 mars 2015

Vous avez dit « sortie de la religion » ? Marcel Gauchet vs Auguste Comte

Emmanuel Lazinier

Il y a sans doute peu d'intellectuels français contemporains qui soient plus respectés que Marcel Gauchet. Et peu d'analyses socio-philosophico-historiques qui soient aujourd’hui plus à la mode que sa théorie de la sortie de la religion. Le présent blog, consacré au philosophe qui proclamait que « l'homme devient de plus en plus religieux », ne peut donc être indifférent envers un intellectuel en vogue qui le contredit frontalement.

Une confrontation entre ces deux penseurs était à tenter, et Marcel Gauchet vient de m'en fournir l'occasion en publiant un résumé de ses thèses sous la forme d'un article intitulé Sécularisation ou sortie de la religion ?, paru dans la revue Droits n°59 du 16 décembre 2014, reproduit sur le blog Les amis de Marcel Gauchet, et que je me propose de citer (sauf mention contraire, les italiques sont par moi ajoutées) et commenter.

Les ambiguïtés de la sécularisation

Mon point de départ a [...] consisté à juger [la querelle entre les prophètes de la mort de Dieu et les théoriciens du retour du religieux] sans issue. Il m’a paru que les tenants des deux thèses pouvaient avoir à la fois raison et tort ensemble. Autant le mouvement dit de sécularisation paraît continuer d’avancer et de s’étendre, autant les convictions religieuses semblent résister à cette érosion, au point même de connaître des reviviscences ou des réactivations périodiques.
La mort de Dieu n'est-elle pas un phénomène palpable, particulièrement en France où les églises se sont vidées en quelques décennies ? Et n'est-il pas frappant que dans un pays censé être resté très religieux comme les États-Unis un évêque puisse pousser un cri d'alarme affirmant que le christianisme va mourir s'il ne renonce pas au théisme ; qu'un pasteur hollandais puisse proposer à ses ouailles de « croire en un Dieu qui n'existe pas », etc. (voir mon billet à ce sujet). Alors assistons-nous vraiment à des « reviviscences ou des réactivations périodiques » de la croyance en Dieu ? Ou bien seulement à des instrumentalisations de ce qu'on pourrait appeler l'instinct religieux par des groupes sociaux, des ethnies, des pays qui se sentent marginalisés, humiliés, foulés aux pieds par des groupes sociaux, des ethnies, des pays dominants et qui se servent de ce qu'on pourrait nommer l'énergie religieuse pour simplement essayer d'exister ? (Il y a cinquante ans c'était un autre type de religion, le marxisme qui leur paraissait porteur de salut, mais nous avons depuis assisté à la mort de Marx et les vieilles religions traditionnelles, même moribondes, sont tout ce qui leur reste à quoi s'accrocher...)
C’est qu’il y a lieu de dissocier les deux séries de phénomènes. L’emprise organisatrice du religieux sur l’existence collective est une chose, et le recul de cette emprise sur la longue durée peut être tenu pour un fait assuré. [...] La foi des personnes, les racines individuelles de la croyance religieuse sont une autre chose
C'est ici que Comte commence à s'opposer frontalement à Gauchet. Pour Comte l’emprise organisatrice du religieux sur l’existence collective n'est pas près de disparaître et elle est aujourd'hui plus nécessaire que jamais ! Ce qui a connu un recul sur la longue durée, c'est (1) le théisme, et (2) la confusion des pouvoirs spirituel (la religion) et temporel (l’État/le pouvoir économique).
Les retours du religieux sont à comprendre, dans cette perspective, comme des réactions au travail de la sécularisation.
Voir plus haut ce qu'il faut en penser.
De manière générale, le retrait de l’autorité sociale et politique du religieux peut fort bien s’accommoder de la persistance de la conviction religieuse des individus. A l’extrême limite, on peut imaginer une société politiquement sécularisée de part en part qui serait peuplée de croyants fervents.
Si retrait de l’autorité sociale et politique du religieux signifiait séparation du spirituel et du temporel ce passage serait tout à fait comtien. Mais on verra que Gauchet l'entend tout autrement : pour lui cette séparation n'a pas de sens puisqu'il n'envisage plus aucun pouvoir spirituel distinct du temporel. La seule séparation qu'il accepte est celle des espaces public et privé (ce dernier espace étant l'ultime refuge qu'il veut bien accordes à la religion -- à noter que le principe de séparation public-privé est récusé par Comte).
Le concept de sécularisation a l’avantage d’être reçu. Il est commode, il est d’une pertinence descriptive suffisante pour s’accorder sur le phénomène global qu’il pointe.
Certainement pas ! Le concept de sécularisation est au contraire tout ce qu'il y a d'ambigu. D'un côté il peut désigner la simple séparation du spirituel et du temporel (version Comte et loi de 1905) ; de l'autre il peut signifier que l’État absorbe toutes les fonctions du pouvoir spirituel (version Gauchet) !
Sa portée compréhensive, en revanche, laisse à désirer. Il n’autorise pas, m ‘a-t-il semblé, à saisir la nature intime et la portée véritable du phénomène qu’il désigne. C’est ce qui m’a conduit à proposer un concept alternatif, celui de « sortie de la religion », construit pour dépasser les difficultés du concept de sécularisation.
Il les dépasse en effet, puisqu'il ne retient plus, comme on va le voir, que le sens n° 2 de la sécularisation, à savoir la disparition de tout pouvoir spirituel indépendant de l’État. 
Tantôt, et le plus communément, la sécularisation est conçue sous le signe d’une émancipation du siècle par rapport à la religion. Tantôt, elle est comprise sous le signe d’un transfert des notions, des valeurs ou des orientations religieuses au sein du siècle.
Passage terriblement ambigu, du fait de l’ambiguïté des mots religion et siècle. Le mot religion est-il ici strictement synonyme de théisme (on peut le penser à la lumière de ce qui suit) ? Le mot siècle signifie-t-il ici pouvoir temporel ou bien espace social ? Et que signifie au juste transfert ?

Si l'on pose que religion désigne ici ce que Comte appelle l'état théologique, il est clair que la modernité s'en émancipe. Et elle s'en émancipe à tous les niveaux : social aussi bien qu'individuel. En termes comtiens la sociologie et la morale ont quitté/sont en train de quitter l'état théologique. Et les problématiques jadis du ressort de la théologie deviennent du ressort de la science (après -- comme prévu par Comte -- une période transitoire métaphysique/idéologique dont Gauchet est l'un des dernier brillants représentants !). Si l'on devait interpréter Gauchet de cette façon, les deux sens qu'il attribue au mot sécularisation (émancipation de la théologie ; transfert des notions, des valeurs ou des orientations de l'état théologique vers l'état positif) deviendraient parfaitement compatibles et même complémentaires ! Mais évidemment ce n'est pas ainsi que Gauchet l'entend.
C’est le constat de ces impasses symétriques qui a présidé à l’élaboration du concept de « sortie de la religion ». Il propose une lecture par « transformations » permettant d’échapper—c’est en tout cas son ambition—à l’équivoque ruineuse du concept de sécularisation, tout en faisant droit aux justes exigences que traduisent chacune des options entre lesquelles se partage son interprétation. Il est fait pour articuler intelligiblement la continuité et la discontinuité qui sont à l’œuvre simultanément dans ce processus décisif. Il donne toute sa place à l’originalité de ce qui s’invente à la faveur de la déprise du religieux, sans pour autant méconnaître le lien génétique qui unit la modernité autonome et le passé religieux.
Fort bien ! C'est ce que Comte appelle « la loi sacrée de la continuité ».
L’un des principaux intérêts de la perspective est justement de disjoindre le sort de la croyance religieuse et le devenir de l’organisation collective.
Comment cela ? Ici Gauchet enfourche son grand dada qui est d'imaginer que la religion (entendez le théisme) peut parfaitement prospérer dans la sphère privée tout en étant totalement éliminée de la sphère publique. 
Le principal reproche que mérite le concept de sécularisation est de pécher par ethnocentrisme moderne, en projetant tacitement sur le passé cette séparation du discours, de la conscience ou de la croyance religieuse d’avec la réalité sociale, comme s’il s’agissait d’une propriété éternelle, alors qu’il s’agit d’une donnée récemment advenue.
Traduction comtienne : la sortie de la sociologie (et plus récemment de la morale) de l'état théologique, et la séparation du spirituel et du temporel sont des phénomènes récents dans l'histoire de l'Humanité, et l'Occident, qui a été pionnier en la matière, n'a pas pour autant le droit de mépriser (encore moins de violenter) les cultures qui n'ont pas encore effectué cette mutation.
La religion, c’était bien sûr, comme pour nous, des idées, des discours, des croyances, des attitudes, des pratiques. Mais  c’était bien plus fondamentalement, une manière d’être complète  des sociétés, une organisation intégrale du monde humain-social, et,  pour employer le concept le plus approprié, un mode de structuration des communautés humaines.
Certes. Mais cette fonction de la religion n'est-elle pas essentielle, et partant ne doit-elle pas survivre au déclin du théisme ? C'est ce que Comte nous enseigne : nous avons toujours, et de plus en plus, besoin d'un (contre-)pouvoir spirituel qui puisse faire pendant au pouvoir temporel étatique-économique, s'opposer à lui (spirituellement) à chaque fois que les intérêts de l'Humanité et de la Planète (voir ci-dessous l'aveu de Gauchet) sont par ce dernier mis en péril..

Gauchet, ou les Lumières (à peine) rajeunies

[...]il me semble concevable de ramener l’immense variété culturelle des sociétés anciennes à un mode de structuration  remarquablement monotone dans ses traits fondamentaux [...].

Ce mode de structuration mérite le nom de mode de structuration hétéronome [...]

Ces dispositions et orientations se ramènent pour l’essentiel à quatre traits : tradition, domination, hiérarchie, incorporation [...]

La structuration hétéronome consiste d’abord dans  une manière pour les sociétés de s’organiser dans le temps sous le signe de l’obéissance au passé fondateur, de l’assujettissement à l’origine et aux ancêtres,  de la dette envers les insurpassables modèles primordiaux [...]

La structuration hétéronome consiste en second lieu dans un type de pouvoir  réfractant la dépendance envers une loi située au-delà du monde des hommes, dans un autre ordre de réalité. Un pouvoir relayant par son altérité sacrale,  sa supériorité de nature sur ceux qui lui obéissent, la subordination de tous envers le fondement surnaturel. [...]
La structuration hétéronome passe ensuite, en troisième lieu, par un type de lien entre les êtres que l’on peut ramasser sous le concept de hiérarchie. Un type de lien qui est la chose du monde que nous avons le plus de mal à comprendre aujourd’hui, alors qu’il demeure très présent dans une grande partie du monde. Un type de lien faisant tenir les êtres ensemble par leur inégalité de nature, par l’attache mutuelle des inférieurs aux supérieurs à tous les échelons de la vie collective, du plus humble au plus élevé, du père chef de famille au souverain surnaturel. Inégalité de nature répercutant dans la substance des rapports sociaux la suprême différence de l’au-delà qui commande et de l’ici-bas qui lui obéit.

La structuration hétéronome passe, enfin, en quatrième et dernier lieu, par un type de rapport entre les individus et leur société. [...] Non seulement en effet  le tout communautaire précède et domine les composantes individuelles, mais chaque être particulier n’existe et ne se définit que par la communauté à laquelle il appartient et la place qu’elle lui assigne. [...]
[...] une lente transformation interne qui, sur cinq siècles va donner naissance à un autre mode de structuration que nous pouvons à bon droit appeler autonome. Ses traits caractéristiques se situent exactement aux antipodes de ceux que nous avons précédemment identifiés. Ils se laissent énoncer comme suit, pour les prendre dans l’ordre inverse de celui où ils ont été introduits [italiques de Gauchet] : l’individualisme à la place de l’incorporation, l’égalité à la place de la hiérarchie, la représentation à la place de la domination, l’histoire à la place de la tradition.

La sortie de la religion se manifeste par l’invention d’un nouveau principe de légitimité consacrant l’indépendance de l’individu. Le rapport entre le tout et ses parties se renverse : l’individu est premier, la société est seconde.. Par conséquent,  le lien de  société résulte toujours par principe de l’accord des individus et de la mise en commun de leurs droits primordiaux. Le schème logique du contrat social découle de ces prémisses. Il est chargé de les mettre en forme.
Ici Gauchet nous rejoue les Lumières à peine rajeunies. Comme si la seule disparition de la croyance en des sanctions surnaturelles avait suffi  à transformer complètement la nature humaine ! Sans nier les lents progrès de l'Humanité vers plus d'« humanitude », n'est-on pas obligé de reconnaître que notre nature biologique, sociale, éthique est restée la même ? Ne somme-nous pas toujours une espèce sociale, à échelle de dominance ? L'individu est-il vraiment devenu moins dépendant de la société humaine dans laquelle il vit ? de l'état de sa planète ? A-t-il acquis le droit quasi-divin de sacrifier l'avenir à ses intérêts particulier, à sa soif de consommation ?

Sortie de la religion et crise écologique : l'aveu de Gauchet

Tout ce que la science nous a appris depuis deux siècles sur notre nature biologique/sociale/éthique est donc mis de côté et on en reste au catéchisme des Lumières... Je le laisse se dérouler jusqu'à ce que nous rencontrions un aveu de taille : la sortie de la religion, telle que Gauchet la salue, nous mène droit à la crise écologique !
Si les individus sont premiers, et libres à ce titre,  ils sont aussi égaux en nature, ils sont également libres. Il n’y a plus d’inférieurs ni de supérieurs par nature. Ce qui lie les personnes, ce n’est plus leur dépendance mutuelle associée à leur inégalité de nature, mais le libre accord fondé sur leur  égalité.

Il s’ensuit une modification radicale du statut et de l’essence du pouvoir : il dominait la société au nom du fondement divin, il la mettait en ordre du dessus d’elle au nom d’une loi d’une nature radicalement  supérieure puisque  d’origine surnaturelle. Dans le nouveau cadre le pouvoir n’a plus de légitimité qu’à la condition d’être produit d’une manière ou d’une autre par la société, de sortir d’elle, d’émaner de la volonté libre manifestée par les individus qui la composent. En un mot le pouvoir devient,  quelles que soient les modalités de son exercice, la représentation de la société. Enfin la disposition de la société dans le temps se modifie du tout au tout. Elle obéissait au passé de la tradition, elle bascule vers l’invention de l’avenir.  Ce que nous appelons histoire, au sens moderne. Toutes les sociétés sont historiques, c’est entendu, en ceci qu’elles changent et que, propriété bien plus mystérieuse, elles ne peuvent pas ne pas changer. Les sociétés changeaient depuis toujours, donc, mais elles changeaient malgré elles, malgré ce qu’elles se racontaient et en dépit de leurs prétentions à rester fidèles à leurs traditions. La différence des sociétés modernes, c’est que non seulement elles savent qu’elles changent,  qu’elles deviennent consciemment historiques, mais qu’elles veulent se changer. Elles s’organisent en vue de leur propre transformation. Elles se déploient en vue de leur production d’elles-mêmes en se projetant dans l’avenir. C’est la  raison pour laquelle elles se mettent à valoriser la production matérielle et la technique par-dessus tout et se vouent à l’économie.
Drôle de façon de se projeter dans l'avenir qui consiste à le compromettre en saccageant notre planète sur l'autel de « la volonté libre manifestée par les individus » de consommer à outrance.
[la « révolution moderne »] est tout à la fois, donc, une révolution individualiste, une révolution égalitaire, une révolution représentative et une révolution futuriste. En un mot elle est une révolution de l’autonomie puisqu’elle engendre un monde où les individus sont libres de se donner leurs propres règles de vie (et d’adhérer en conscience aux convictions de leur choix), en même temps que des sociétés libres de se donner leurs propres lois collectivement. Davantage encore, elle engendre un monde qui s’autoproduit dans le temps, dont principalement à travers la production matérielle. Une dimension de l’autonomie des modernes qu’il ne faut surtout pas oublier, car elle est certainement la plus problématique de toutes.
Là on ne peut qu'être d'accord ! Mais que nous propose Gauchet pour éviter la catastrophe écologique qu'il semble quand même pressentir un tout petit peu ?

mardi 10 février 2015

Quand "Le Monde" désinforme sur Auguste Comte

Emmanuel Lazinier

Le Monde nous avait agréablement surpris il y a quelques années en proposant à ses lecteurs, dans le cadre d'une collection distribuée aux côtés du quotidien intitulée "Le Monde de la philosophie", une belle réédition du Discours sur l'ensemble du positivisme, précédée d'une élogieuse introduction de Jean-François Mattei. Dans les colonnes du quotidien (supplément du 27 juin 2008), un intéressant entretien avec Dominique Lecourt sur le thème "Auguste Comte : une certaine idée de la science" accompagnait la publication.

Et voici que dans son numéro du  7 février 2015, sous le titre "Dans le temple du prêtre positiviste, Auguste Comte", Le Monde nous sert, sous la plume de Laurent Carpentier, une des plus effarantes caricatures du prophète Auguste Comte qu'on ait jamais osé publier ! Et le plus triste est que cet article a été apparemment inspiré à notre journaliste par une visite à la Maison d'Auguste Comte, laquelle,  le 22 janvier dernier, célébrait l’inauguration officielle de sa "nouvelle muséographie". J'ignore auprès de qui notre journaliste a pu apprendre les "fantaisies" (je suis gentil) qui émaillent son papier, mais cela permet à tout le moins d'émettre quelques doutes sur les capacités de l'association qui règne sur la maison du philosophe (et qui m'a fait l'honneur de m'exclure de ses rangs !) à présenter sérieusement la vie et la pensée du maître.
Rappelons que cette association, détentrice d'un patrimoine important rassemblé par les disciples d'Auguste Comte, a certes le mérite d'entretenir l'appartement du philosophe ainsi qu'un centre de documentation, mais ne paraît pas -- si je ne me trompe -- trop gênée de ce que l’œuvre principale d'Auguste Comte n'ait pas reparu en librairie depuis une certaine édition de 1929, faite aux frais de leurs prédécesseurs dans la même maison ! (Situation d'autant plus triste que, depuis peu, les lecteurs germanophones disposent, eux, d'une traduction allemande de la Politique positive.)

Mais revenons à l'article du Monde. On n'y apprendra pas grand chose sur la pensée du Comte. Laurent Carpentier nous présente la loi des trois états, que tout le monde connaît, ajoutant:
Cette nouvelle science [?] serait la base d’une « physique sociale » posant au pinacle de toute politique la suprématie du savoir et une croyance infinie dans le progrès.
Visiblement il ne connaît pas ces maximes de Comte :
Surmontant les préjugés modernes, la religion positive, en instituant l'ordre de dignité, place l'art au-dessus de la science.
Système de politique positive, IV, 51
Sous tous les aspects, le progrès, tel que les occidentaux l'ont conçu avant l'avènement du positivisme, doit être strictement regardé comme propre à l'essor préliminaire, et même incompatible avec l'état final, dont il troublerait l'économie. [...] Rectifiée par le positivisme, la notion fondamentale du progrès humain substitue une évolution continue à l'extension illimitée que les métaphysiciens supposaient.
Synthèse subjective, 195-6
Suit un paragraphe intitulé "L'Idéal prométhéen" où on lit
Paradoxalement – du moins en apparence chez cet homme qui poussa son idéal prométhéen jusque dans ses ultimes retranchements, n’hésitant pas, au passage, à vouloir rendre les vaches carnivores et à faire enfanter les vierges –, Auguste Comte inventa dans la dernière partie de sa vie une religion [...]
J'ai déjà amplement montré sur ce blog que l'idéal de Comte est tout sauf prométhéen, et qu'il enseigne au contraire que :
Nos perfectionnements artificiels ne peuvent jamais consister qu'à modifier sagement l'ordre naturel, qu'il faut avant tout respecter sans cesse. 
Système  de politique positive, I, 285
Rien à voir avec l'homme possesseur et maître de la nature !

Les utopies positives de Comte: une cible trop facile


Quant aux "vaches carnivores" et aux vierges qui enfantent,  elles sont visiblement tirées du sous-titre accrocheur de l'ouvrage de Jean-François Braustein La Philosophie de la médecine d'Auguste Comte, dont LC a dû au moins lire la couverture. Mais il semble ignorer que ces deux thèmes surprenants sont clairement présentés par Comte comme des utopies -- le pendant positiviste des mythes de l'âge théologique -- autrement dit des choses peut-être irréalisables, mais qu'il est intéressant d'imaginer pour leur impact philosophique ou moral.

L'utopie des "vaches carnivores" ou plutôt des herbivores rendus carnivores, repose sur l'idée que l'homme tiendrait sa supériorité sur les autres animaux essentiellement de son régime carnivore. Je ne sais pas à qui Comte a emprunté cette idée, et je ne crois pas qu'elle soit aujourd'hui scientifiquement acceptable. Mais la motivation sous-jacente me paraît quand même admirable : Comte imagine que si nos "auxiliaires" herbivores pouvaient être rendus, au terme, je suppose, d'une très longue sélection, carnivores, ils se rapprocheraient de nous activement, intellectuellement et moralement et pourraient avoir avec nous une intimité analogue à celle que nous avons avec les chiens et les chats, intimité qui nous rendrait meilleurs et nous pousserait à mieux les respecter ! Belle idée, quant même, à méditer à notre époque d'élevages en batterie ! (voir Système de politiques positive, IV, 359 et 631)

Quant à l'utopie des vierges mères (voir Système de politique positive, IV, 276), elle a l'avantage d'être scientifiquement défendable, si l'on en croit le professeur Bryan Sykes dans son livre Adam's Curse: A Future Without Men. Le généticien nous y explique que les mâles humains sont voués, à très long terme, à l'extinction et que les femmes arriveront très probablement à se passer d'eux pour assurer la reproduction de l'espèce !

Comte, lui, ne conçoit pas la disparition des mâles mais les imagine devenant chastes, ce qu'on a quand même quelque peine à imaginer ! Il n'a évidemment pas nos connaissances actuelles sur les mécanismes de la reproduction et de l'hérédité, et croit que le rôle du sperme est minime, qu'il contribue simplement à l'éveil d'un "germe" détenu par la femme.  Et il pense que sa "destination normale" consiste "surtout à fournir au sang un fluide excitateur, capable de fortifier toutes les opérations vitales [...]", d'où les effets bénéfiques qu'il attribue à l'abstention sexuelle masculine. En féministe assez radical il proclame que la parthénogenèse complèterait "la juste émancipation de la femme, ainsi devenue indépendante de l'homme, même physiquement" !

Il est facile de ridiculiser ces textes "utopiques" -- voire d'en conclure, comme le fait LC, que leur auteur était "un illuminé" -- en oubliant :
  • qu'il s'agit d'utopies revendiquées comme telles, 
  • qu'il n'est pas interdit de les repenser à la lumière des connaissances scientifiques actuelles
  • et que de toutes façons il ne s'agit pas là de prédictions scientifiques mais de spéculations volontairement provocantes dont le but essentiel est, me semble-t-il, un peu à la manière des maîtres zen, de provoquer en nous un choc intellectuel et affectif capable de casser notre carapace naturelle dans ces deux domaines.
Passons à la suite :
On ne se revendique plus du positivisme et de son inventeur aujourd’hui. Difficile d’assumer que notre attachement à la raison aille puiser ses racines chez un illuminé.
Certes, et d'autant plus que cet "illuminé" ne croyait pas au primat de la raison mais à celui de l'affectivité !
Pourtant, c’est dans ses thèses que la République postrévolution industrielle trouva la doctrine progressiste adéquate à son développement. De Jaurès à Maurras, tout l’éventail idéologique français s’y abreuva.
Autrement dit : toute une génération s'est abreuvée goulument aux doctrines d'un fou, les crétins ! Mais nous on est plus  malins : on a compris qu'il s'agissait d'un fou et on ne veut plus en entendre parler, na !

Les lecteurs de ce blog savent que la vaste influence passée qu'on attribue à Comte est un mythe, et que cette absence d'influence est en grande partie due aux accusations de folie proférées contre lui de manière constante depuis le fameux procès de 1870 où son épouse a demandé, sans succès, à la première chambre du tribunal civil de la Seine de le déclarer fou.

Pour ce qui est de Jaurès, je n'ai jamais rien lu de plus hostile à Comte que le texte suivant que je dois à  Jean-Paul Scot d'avoir récemment découvert :

Quant à Maurras, c'est un bien douteux disciple de Comte sur lequel je reviendrai.

La suite de l'article est constituée d'anecdotes plus ou moins croustillantes, bourrées d'inexactitudes factuelles que je ne relèverai pas. Je citerai seulement ce passage, factuellement inexact lui-aussi puisqu'il suppose Comte s'enfermant avec une Clotilde déjà morte, ce qui n'est apparemment pas le cas, et d'un caractère  équivoque que le lecteur appréciera :
Et puis elle [Clotilde] meurt. Il ne l’aura pas touchée une seule fois, sauf peut-être sur son lit de mort quand, celle-ci ayant succombé à la maladie, il pénètre dans sa chambre, chez ses parents, et s’y enferme à double tour avec le corps.

jeudi 4 septembre 2014

Crise de l'École, pouvoir spirituel, et loi des trois états

Une mort annoncée...

Que l'École soit en crise terminale est de plus en plus évident. Signe des temps : vient de paraître un ouvrage de François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, qui s’intitule crûment La fin de l'école -- sans point d'interrogation ! Je ne l'ai pas encore lu mais je lis dans sa présentation « La forme scolaire n’a pas toujours existé : elle est une configuration historique particulière. L’École, si elle a un début, peut donc avoir une fin ! ». Et je vois que le premier chapitre a pour titre significatif « Éducation(s) nationale(s) : une histoire qui s’achève »...

... qui pourrait bien illustrer la loi des trois états

Sur ce blog j'ai déjà esquissé un parallèle entre ce déclin de l'École et celui, plus anciennement amorcé et donc plus visible, des religions traditionnelles. Et j'ai avancé l'hypothèse que ce déclin pouvait bien être une illustration de plus de la loi des trois états. Mais je n'ai pas précisé de quoi l’École pourrait bien être le deuxième état. En y repensant, il m'apparaît qu'il pourrait bien s'agir d'un organe de l'Humanité essentiel aux yeux de Comte : le pouvoir spirituel.

Dans la présentation de ce blog, je faisais remarquer que, si l'on veut absolument parler d'un démenti apporté par l'histoire contemporaine aux doctrines d'Auguste Comte, il suffit de prendre acte de ce que sa foi dans la constitution d'un nouveau pouvoir spirituel positif n'a pas été à ce jour confirmée par les faits. Raymond Aron, l'un des rares intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle à avoir pris la peine de lire Comte, l'a très pertinemment remarqué :
[La philosophie d'Auguste Comte] tendait surtout à la réforme de l'organisation temporelle par le pouvoir spirituel qui doit être le fait des savants et des philosophes, remplaçant les prêtres. Le pouvoir spirituel doit régler les sentiments des hommes, les unir en vue d'un travail commun, consacrer les droits de ceux qui gouvernent, modérer l'arbitraire ou l'égoïsme des puissants. La société rêvée par le positivisme n'est pas tant définie par le double refus du libéralisme et du socialisme que par la création d'un pouvoir spirituel qui serait, à l'âge positif, ce qu'étaient les prêtres et les églises aux âges théologiques du passé.

Or, c'est là que probablement l'histoire a le plus déçu les disciples d'Auguste Comte. Même si l'organisation temporelle de la société industrielle ressemble à ce qu'imaginait Auguste Comte, le pouvoir spirituel des philosophes et des savants n'est pas encore né. Ce qu'il y a de pouvoir spirituel est exercé, soit par les Églises du passé, soit par des idéologues que lui-même n'aurait pas reconnu comme des vrais savants et des vrais philosophes.
Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967, pp. 94-95
On peut chicaner Aron à propos du « pouvoir spirituel qui doit être le fait des savants et des philosophes ». Comte a clairement exprimé que les savants étaient à ses yeux indignes de participer au pouvoir spirituel positif, qui devrait être confié à de véritables prêtres, lesquels devraient certes être nourris d'une solide culture scientifique et philosophique, mais seraient avant tout... des prêtres ! Mais le jugement ci-dessus n'en est pas moins tristement valide : on n'a toujours pas vu apparaître le pouvoir spirituel positif prophétisé par Comte !

Mais ne peut-on imaginer qu'il s'agisse d'un cas de plus où Comte aurait pris sa propre loi des trois états dans les dents ? Ne peut-on penser que, de même que la septième science de la morale a déjoué les prévisions de son fondateur en passant par un assez long état métaphysique, le pouvoir spirituel n'a pu davantage passer du théologique au positif sans connaître une transition, une Église métaphysique qui ne serait autre que... l’École ?

Les confirmations de Vincent Peillon

Nous avons eu récemment un ministre de l’Éducation nationale qui identifiait clairement l’École comme un « pouvoir spirituel », déclarant « Il faut assumer que l’école exerce un pouvoir spirituel dans la société » (JDD, 1 septembre 2012).


Vincent Peillon par franceinter
 
Le même Vincent Peillon, dans un livre intitulé La Révolution n’est pas terminée, publié au Seuil en 2008, avait déjà dit :
La République ne peut être elle-même, et construire sur des bases nouvelles un monde et un homme nouveaux, qu'à la condition de se précéder elle-même et de s'engendrer elle-même. Cercle vicieux, nous dit Michelet [...]

D'où l'importance stratégique de l'école au cœur du régime républicain. C’est à elle qu’il revient de briser ce cercle, de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République. République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. C’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi.
 pp. 17-18
Et plus loin, au chapitre intitulé « La République spirituelle », il ajoutait :
En voulant éliminer et le déterminisme religieux et le déterminisme scientifique, la synthèse républicaine se trouve obligée d’inventer une métaphysique nouvelle et une religion nouvelle, où c’est l’homme [...] qui va apparaître comme un infini qui sans cesse « s’échappe à lui-même » (J. Lagneau) Cette religion n’est pas une religion du Dieu qui se fait homme. Elle n’est pas davantage d’ailleurs une religion de l’homme qui se fait Dieu. Elle est une religion de l’homme qui a à se faire dans un mouvement sans repos.
pp. 141-142
Tout est dit dans ce passage : l’École comme « religion » « métaphysique » (d’État, qui plus est !), récusant les états 2 et 3, caractérisées respectivement par : « le déterminisme religieux et le déterminisme scientifique » (traduisons l'anthropologie théologique et l'anthropologie scientifique) !

Il me semble que nous tenons là une belle réponse aux interrogations de Raymond Aron.