dimanche 27 septembre 2015

Altruisme, science de la morale : avancées et résistances



Emmanuel Lazinier

Il est fascinant d'observer comment les découvertes majeures d'Auguste Comte :
  1. prééminence de l'affectivité dans l'économie cérébrale,
  2. existence d’instincts altruistes innés (que nous partageons à différents degrés avec nos cousins animaux),
  3. possibilité/nécessité d'une science de la morale, 
sont  au jour le jour -- cent-soixante ans après leurs proclamation par le philosophe positif, et au terme de quelques décennies d'avancées scientifiques qui en ont démontré la pertinence -- inégalement reçues ou refusées au sein des divers cercles scientifiques et intellectuels, de France et du monde.

Un littéraire/artiste gagné à l'anthropologie scientifique !

Je commencerai par une nouvelle que je trouve extraordinairement intéressante : un livre à peu près impensable en France au jour d'aujourd'hui, et qui a peu de chance hélas d'être traduit dans notre langue :  Trickster Brain: Neuroscience, Evolution, and Narrative, de David Williams (Lexington Books, 2012)



L'auteur, David Williams, est musicien, dessinateur, et prof de littérature à l'université du Colorado à Boulder -- bref, quelqu'un dont on n'imaginerait pas qu'il puisse être calé en neurosciences, biologie évolutionnaire, éthologie, etc. Le sujet du livre est littéraire : c'est l'étude d'un personnage qu'on retrouve dans les littératures populaires du monde entier : en français le fripon ou farceur, en anglais le trickster. Le trickster a la particularité d'exploiter les contradictions de l'être humain (de son cerveau essentiellement) et de se jouer des codes de la société en mettant en évidence au passage leur fragilité. Mais ce qui fait la grande originalité du livre de William, c'est l'affirmation qu'il fait d'emblée qu'aujourd'hui on ne peut plus étudier la littérature en général et ce sujet en particulier sans les mettre en relation avec l'anthropologie scientifique qui s'est construite depuis quelques décennies.

Et, ce qui est vraiment extraordinaire (un véritable signe des temps à mes yeux), c'est que David Williams ne se contente pas de renvoyer à l'immense littérature qui existe aujourd’hui à ce sujet, mais qu'il ose nous en proposer un condensé, remarquable à mon sens, qui n'occupe pas moins de huit chapitres sur les dix-huit que comporte son livre :
3. The Tricksterish Brain
4. Evolution
5. The Brain of Sex
6. The Brain of Love and War
7. The Brain of Song
8. Ethics
9. Storytelling and the Thory of Mind
10. The Brain of God
Particulièrement digne d'attention est le chapitre 8 Ethics, et ses deux sous-rubriques :
  • The fallacy of the Naturalistic Fallacy: Is-Ought
  • Fairness and Justice in the Animal World
Comme on pouvait malheureusement s'y attendre, il y est question de Locke, Hobbes, Hume, Adam Smith, Kant, JS Mill... mais pas d'Auguste Comte !

Un savant bien hésitant...

Le 30 août dernier, je suis tombé tout à fait par hasard sur un entretien avec l'astrophysicien Hubert Reeves, dans le cadre de l'émission de France Culture Les Racines du Ciel (tout un programme !).

Pour l'anecdote, ayant raté le début de l'entretien, j'ai mis un certain temps à comprendre qui était l'interviewé.  L'émission était interrompue régulièrement par le rappel  de son titre et de ses animateurs -- Frédéric Lenoir (l'homme qui ne veut pas voir que l'altruisme de Comte est biologique !) et Leili Anvar -- mais le nom de l'invité du jour n'a été rappelé ni pendant ni à la fin de l’émission !

A la voix on devinait un homme âgé ; son discours laissait pressentir un savant, mais un savant dont la spécialité devait être éloignée des disciplines biologiques/anthropologiques, où on le sentait informé mais moins à son aise... Enfin, au détour d'une phrase a percé une petite pointe d'accent québecois. Plus de doute possible, j'avais affaire à Hubert Reeves !

Au-delà de cette petite énigme finalement résolue, ce qui a retenu mon attention c'est la manière dont les deux animateurs essayaient d'inciter leur invité à entériner leurs convictions personnelles -- à savoir, notamment, que la science ne peut rien nous enseigner en matière de morale, et que celle-ci est une pure spécificité humaine.
--  Hubert Reeves  (10:55). Les lois [scientifiques] vous disent comment ça marche, mais elles vous disent pas « qu'est-ce qui est bon » et « qu'est-ce qui n'est pas bon ». Ça c'est un autre domaine, c'est le domaine religieux, c'est le domaine moral, c'est le domaine éthique -- mais la science peut pas vous dire ce qui est bon et pas bon. Elle peut vous dire comment faire des bombes atomiques [...] elle ne peut pas vous dire « non ou oui, c'est une bonne idée ». Pour moi c'est un peu l'équivalent de ce qui se passe en cour [de justice], quand vous avez un procès [...] Les avocats ne vont pas dire aux membres du jury « il est coupable » ou « non coupable », ils vont lui donner les événements, les faits qui vont laisser aux membres du jury décider dans leur âme et conscience ce qu'il en est de sa culpabilité [...] La science c'est un peu les avocats qui vous présentent les faits. Et le jury c'est vous qui, en définitive, êtes l'ultime instance, c'est à dire qui décide[z] si ceci est bon ou si ceci n'est pas bon.

-- Frédéric Lenoir.  Vous avez tout à fait raison de nous dire que ce n'est pas la science qui forme la conscience morale (11:57) [...]
Parfait non sequitur que j'aurais aimé qu'Hubert Reeves veuille bien relever. Qui a jamais prétendu que c'est la science qui forme, ou formera, notre conscience morale ? Elle existe, notre conscience morale, et c'est heureux, bien avant que nous ayons acquis une quelconque culture scientifique si jamais nous en acquérons une !  Et elle est influencée avant tout par des mécanismes moraux innés, câblés dans notre cerveau, et secondairement par notre vécu et par la culture de notre société. Et cette dernière se pose évidemment, et depuis toujours  la question de la nature et de l'origine de notre conscience morale. Et, si nous suivons Comte, elle peut lui apporter trois types de réponses :
    Language of god francis collins.jpg
  1. théologique : notre conscience morale nous est insufflée par une puissance surnaturelle. Hypothèse qui a beaucoup perdu de sa prégnance, certes, mais qu'on trouve avancée encore par des scientifiques de haut vol, tel Francis Collins, qui nous explique dans son best-seller The Language of God que Dieu a dû nécessairement intervenir deux fois dans notre histoire : (1) pour lancer la formation du Cosmos et (2) pour nous transmettre une conscience morale qui selon lui est un défi aux lois de l'évolution !
  2. métaphysique : c'est la culture (et non la nature) qui nous l'inculque. C'est en gros l'hypothèse des Lumières, qui sert aujourd'hui encore de fondement aux discours dominants sur la morale.
  3. scientifique : les comportements éthiques sont des comportements comme les autres, avec à leur base des mécanismes cérébraux innés, dont l'homme n'a pas l'exclusivité, et qui ont été sélectionnés par l'évolution biologique, parce qu'il favorisent la survie, individuelle et collective, de l'animal social que nous sommes. Dans une assez faible mesure, ces comportements sont modulés par la culture de la société où nous vivons, et par nos expériences personnelles. Quant à la conscience morale, comme tous les autres types de conscience, est un mécanisme de supervision dont il ne faut pas surestimer l'impact sur nos actions. Sa fonction principale semble être de fabriquer un self, un moi, qui s'efforce de trouver une cohérence à l'ensemble de nos actions et, au dessus de tout cela, un sens à notre vie.
-- Hubert Reeves (15:50) chacun doit décider pour lui-même quel est le sens de sa vie...chacun décide à partir de son jugement, à la lumière des connaissances, de ce qu'il va faire de sa vie, et c'est là qu'on peut tirer les élément de jugements moraux, qu'est-ce qui est bien qu’est-ce qui est pas bien, mais je crois que c'est une aventure tout à fait personnelle.
Cher Hubert Reeves, ça ne peut pas être une « aventure tout à fait personnelle » ! Nous sommes des animaux sociaux et il nous est quasi impossible, pour le meilleur et pour le pire, de ne pas être profondément influencés par les idées et croyances dominantes de la société dans laquelle nous vivons (exemple de croyance dominante irrésistible actuelle : Auguste Comte : un penseur médiocre et malsain qui ne mérite pas d'être lu !)
-- Leili Anvar (44:15). il me semble qu'il y a un saut de nature entre l'animal [...] et l'homme [...] Il me semble pourtant que les êtres humains sont, pour le meilleur et pour le pire, peut-être la seule espèce vivante qui d'abord sont capables de s'anéantir entre eux. Les lions ne se tuent pas entre eux [...] alors que les hommes, ils sont capables de détruire l'espèce [...] il sont capables aussi de donner leur vie, de renoncer à  leur propre vie ce qui est évidemment  en contradiction totale avec les lois de la survie qui sont les lois qui régissent toute la matière et au nom d'un idéal par exemple au nom  d'une valeur, pour sauver quelqu'un d'autre, etc. Est-ce que ça ne veut pas dire que c'est quand même une spécificité, c'est quelque chose qui est d'une qualité tout à fait autre ?

-- Hubert Reeves. Oui, c'est une question [...] je suis d'accord qu'il y a cette différence. Est-ce que ça c'est simplement qu'on est plus avancé dans les capacités de l'intelligence ? [...] j'aurais tendance à dire : ça fait partie de ces capacités, de ces potentialités que les être humains ont développées [...] En pratique [...] il y a une énorme différence, c'est vrai. Est-ce que cette différence fait appel à un saut qualitatif, je dirai non, mais c'est une opinion.
Ouf ! Hubert Reeves n'a quand même pas tout accordé à Leili Anvar ! Il aurait pu lui rétorquer aussi :
  • que la violence et le meurtre existent bel et bien dans le monde animal. (Je ne sais pas si les lions se tuent jamais entre eux, mais je sais que lorsqu'un lion prend une nouvelle compagne qui a déjà des petits d'un autre lion, il les tue !). Voir aussi Jane Goodall, Richard Wrangham and Dale Peterson, "We, Too, Are Violent Animals", Wall Street Journal, Jan. 4, 2013 ; Richard W. Wrangham, Dale Peterson, Demonic Males: Apes and the Origins of Human Violence, Houghton Mifflin Harcourt, 1996 .
  • qu'il y a aussi des animaux qui donnent leur vie pour sauver leur progéniture, voire leur groupe, et que ce n'est pas en contradiction, bien au contraire, avec « les lois de la survie ». La morale n'est pas une spécificité humaine !

    Voir aussi Frans de Waal, Moral Behavior in Animals, vidéo (avec sous-titrage multilingue)

  • que l'être humain, lorsqu'il se précipite pour empêcher un enfant de tomber dans un puits, le fait par instinct et non par idéal, comme le notait déjà Mencius au IVe siècle avant J.-C. !
Quand à la capacité à s'enrégimenter en masse pour aller massacrer ou se faire massacrer au nom d'un idéal ou d'une idéologie quelconque, il faut accorder à Leili Anvar qu'elle est, hélas, bien spécifique à l'être humain !

samedi 26 septembre 2015

Cruel dilemme : citer Comte de travers, ou ne pas le citer du tout ?

Emmanuel Lazinier

On me signale un article au titre plutôt énigmatique : "Yann Moix, Auguste Comte et le système", paru dans Libération du 6 septembre 2015 sous la plume de Daniel Schneidermann.

Qu'y apprend-on ? Qu'un chroniqueur télévisuel, par ailleurs écrivain et cinéaste, Yann Moix, a été plaisanté pour avoir « parlé compliqué » -- et en particulier « cité » Auguste Comte -- dans le talkshow On n’est pas couché animé par le pétulant Laurent Ruquier.
«Vous avez compris tout ce qu’a dit Yann Moix ?» demande avec inquiétude Laurent Ruquier à Michel Houellebecq [l'un des invités de l'émission]. Mais oui ! Houellebecq a tout compris. Ouf. Ruquier ne l’avoue pas explicitement, mais on comprend que lui n’a pas tout compris à la tirade de son nouveau chroniqueur. Et on partage sa perplexité. Pour sa première participation à l’émission On n’est pas couché, l’écrivain cinéaste [...] a frappé fort. «Pour comprendre vos livres, lance-t-il à Houellebecq , il faut s’arracher à la notion de causalité. Puisque vous êtes positiviste, disciple d’Auguste Comte, est-ce qu’on n’est pas dans la phase où le fait de voir serait équivalent au fait de prévoir ? Le hasard est aboli, et finalement tout est devinable à l’avance parce que les lois ont remplacé les causes. Ce qu’on vous reproche, c’est d’avoir supprimé les causes de votre œuvre, et d’être un écrivain du comment. C’est ce qui est effrayant pour les journalistes. Car on vit dans un monde du religieux - le religieux est l’obsession de la cause première - et le génie de Michel est d’avoir évacué le pourquoi. Et, c’est là que ça fait peur. Il ne dit jamais pourquoi.»

Évidemment, le surlendemain, Ruquier se fait charrier par la bande des chroniqueurs rigolards de chez Anne-Sophie Lapix, sur France 5 : «Vous avez tout compris à ce qu’il a dit, Yann Moix ?» demande Anne-Elisabeth Lemoine. Rires du plateau. «A peu près», bafouille l’animateur. Mais Ruquier n’en veut nullement à son nouveau chroniqueur, de parler compliqué. «Je lui ai dit : "Reste toi-même. Reste avec tes défauts".» [...]

Mais voilà. [...] Moix fait des phrases longues. Il a cité, outre Comte, Levinas. Sur France 2, dans une émission grand public, avec rires et applaudissements ! Et pire : Moix ne semble pas disposé à se soigner.

On pourrait imaginer que s’incline et se taise toute la population métachroniqueuse multichaînes, qui pense que Comte est avant tout une rue parisienne. On pourrait imaginer que certains même se précipitent sur Wikipédia pour parfaire leur connaissance. Mais non. Le bavardage télé multichaînes est construit sur le mépris à l’égard de tout parler compliqué, de toute référence littéraire dépassant Harry Potter ou Trierweiler, et plus encore de toute allusion à un auteur mort [...]
Et Daniel Schneidermann de conclure :
Le match est engagé entre le provocateur inclassable Moix, et le système, la machine, la broyeuse, la moulinette, qu’on l’appelle comme on voudra, pour qui il est sacrilège de citer Comte, et qui ne va avoir de cesse de lui faire expier son crime.
Voilà donc le dénommé Moix et Auguste Comte rendus solidairement emblématiques d'une certaine haute culture que refuserait le « bavardage télé multichaîne » élevé à la qualité d'un système et même du système, par excellence !

Le plaidoyer serait peut-être convaincant si Yann Moix était un digne porte parole de la haute culture en général et d'Auguste Comte en particulier. Or il n'est, ce me semble, que le porte parole d'un autre bavardage, d'un autre système, à mes yeux plus pernicieux encore, celui de notre système éducatif en général et de la pseudo-culture « prof de philo » en particulier. Une pseudo-culture qui, loin de faciliter l'accès du plus grand nombre à la haute culture, aux grands penseurs, bouche en réalité quasiment tout accès à la haute culture et aux grands penseurs.

Yann MoixMa connaissance de Yann Moix se réduit, je l'avoue, à être tombé par hasard sur l'une de ses interventions dans le cadre de l'émission On n’est pas couché, et en avoir écouté quelques minutes. Mais ces quelques minutes m'ont suffi pour classer intuitivement le personnage dans la catégorie « prof de philo ». Son parler est en effet compliqué, ésotérique, intimidant même... Que ce soit voulu ou non, il tend à placer ses interlocuteurs en position d'infériorité, d'incapacité à répliquer...

Vérification faite, le personnage a bel et bien fait des études de philo !

J'ai eu naguère un jeune stagiaire qui sortait de quatre années d'études de philo à l'Université et qui tentait de se reconvertir en informaticien (ce qu'il a fait depuis avec succès). De ces quatre années perdues il se consolait en disant qu'il y avait au moins appris à détecter les discours creux ! Les bons élèves à la Yann Moix y apprennent, eux, l'art de les fabriquer.

Sa prétendue citation de Comte est un pur contresens. Sans le dire explicitement, il fait allusion à la loi des trois états, et on est en droit de supposer que lorsqu'il évoque « la phase où le fait de voir serait équivalent au fait de prévoir » il veut parler de l'état positif/scientifique.  Dans cette phase (1) le hasard serait aboli, (2) il faudrait  « s’arracher à la notion de causalité » et (3) tout serait « devinable à l’avance parce que les lois ont remplacé les causes » !

Est-il besoin de rappeler ici que le positivisme d'Auguste Comte est à la base une philosophie des sciences. Conséquence évidente : s'il y a divergence entre les résultats de la science et la philosophie positive, c'est à cette dernière de s'incliner, de s'ajuster... voire de disparaître s'il était avéré qu'elle a eu tort sur toute la ligne* !

Il est bien clair que les sciences qui se sont développée depuis Comte n'ont pas aboli le hasard, loin de là ! Elles n'ont pas non plus éliminé la « notion de causalité », même si elles lui attribuent une pertinence plus modeste (due en particulier au rôle important du hasard !) Et elles ne permettent évidemment pas de tout deviner à l'avance !

Si donc Auguste Comte avait enseigné ce que lui attribue Yann Moix, il aurait été gravement réfuté par la science moderne et sa philosophie serait à jeter aux oubliettes, ou à tout le moins à repenser profondément. Mais, le fait est qu'il n'a pensé ni que toute idée de causalité était à abandonner, ni que le hasard ne jouait aucun rôle, et encore moins que la science allait permettre de tout prévoir. Bien au contraire, il affirme que « même envers les moindres phénomènes la détermination scientifique ne saurait devenir complète » (Système de politique positive, I, 315), que le « principal caractère » de la réalité est « trop peu déterminé par la science" (ibid, 316), que la connaissance scientifique de l'homme, individuel et social « restera toujours inférieure à nos besoins réels » (ibid., 323)...!

Je ne résiste pas à l'envie de citer ici un passage remarquable sur lequel je suis tombé récemment qui nous montre un Comte bien éloigné de celui imaginé par Yann Moix et ses semblables (gras ajouté par moi) :
l'équilibre intellectuel consiste dans la subordination du subjectif à l'objectif. Dès lors, le perfectionnement spéculatif doit se réduire à soumettre de plus en plus le dedans au dehors.

Quelle que soit cette soumission, nos doctrines ne représentent jamais le monde extérieur avec une entière exactitude, que d'ailleurs nos besoins n'exigent pas. La vérité, pour chaque cas, social ou personnel, consiste dans le degré d'approximation que comporte alors une telle représentation. Car, la logique positive se réduit toujours à construire la plus simple hypothèse compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus.

[...]

Entre cet empirisme et ce mysticisme, écueils permanents de la raison humaine, le véritable esprit positif institue aujourd'hui la voie normale, d'après une exacte appréciation de la nature et de la destination de nos saines théories. Subordonnant toujours l'imagination à l'observation, ce régime final développe néanmoins toute l'activité de notre intelligence, qui peut seule instituer un commerce où le dehors ne fournit que des matériaux. Autant éloigné de l'absolu quant à l'objet qu'envers le sujet, il réduit tous nos efforts théoriques à représenter assez l'ordre extérieur pour que notre sagesse pratique puisse l'améliorer systématiquement.

Dans cet état normal , la participation de la subjectivité deviendra certainement croissante, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Car, il faudra bien que nos hypothèses, toujours émanées d'elle, se compliquent graduellement, afin de représenter suffisamment des observations de plus en plus complètes et précises, à mesure que nos besoins développeront notre activité réfléchie, à peine ébauchée aujourd'hui. La destination pratique de l'ensemble des vraies théories conduira même à rejeter souvent des faits inopportuns, dont l'appréciation vicieuse, ou seulement prématurée, entraverait nos constructions au nom d'une vaine exactitude, que l'application n'exigerait pas. Système de politique positive, III, pp. 22 et suiv.

Voir aussi Comte et le Déterminisme.
___________________________________________

* Tort sur toute la ligne ! C'est bien ce que beaucoup voudraient nous faire accroire à propos de Comte. Cela aurait le mérite de justifier le peu de cas qu'on fait de lui. Et on pourrait ainsi le discréditer en faisant l'économie de l'argument folie, qui est quand même un peu glauque... (Je note au passage que Yann Moix ne résiste pas à l'employer à l'occasion : voir « Le positivisme est particulièrement adapté à la folie, à la démence d’Auguste Comte » in « Mon triangle Brasilia-Berlin-Budapest », La Règle du jeu, 16 février 2012). Il faudrait se donner la peine de montrer en quoi au juste Comte s'est trompé, et c'est ce qu'on ne fait pas ! Qu'on se plaise à citer à l'envi sa fameuse erreur sur la constitution chimique à jamais inconnue des astres me paraît révélateur, non pas de la faillibilité de Comte, dont je n'ai jamais douté un seul instant, mais de la difficulté qu'on a à trouver d'autres erreurs dans une œuvre immense qui pourtant en contient fatalement plus d'une !

La loi des trois états, en tant qu'ossature de la philosophie positive, est évidemment la première chose à confronter à l'expérience pour confirmation/réfutation, correction, approfondissement... de la pensée de Comte. Et c'est ce qu'on s'est bien gardé de faire de manière sérieuse. En particulier, ce que Comte désigne par état métaphysique mérite clairement d'être approfondi et précisé, et peut l'être à mon sens de manière décisive à la lumière de l'évolution récente des deux dernières sciences de sa classification : sociologie et éthique naturaliste. Pour cette dernière science nous avons le privilège, me semble-t-il, de pouvoir observer directement un état métaphysique encore bien vivant -- la psychanalyse -- confronté d'un côté avec une vision théologique moribonde, et de l'autre avec une science de l'éthique encore naissante mais d'un très grand dynamisme...